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Frédéric Chopin

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Frédéric Chopin

Les années Chopin représentent neuf années de la vie de George Sand : de 1838 à 1847 ces deux artistes hors du commun ont uni leurs destinées. Durant cette période de vie commune, partageant essentiellement leur temps entre Nohant et la capitale, ils ont assumé aux yeux du tout Paris cette relation affective et travaillé à une partie conséquente de leurs œuvres respectives, musicales et littéraires, ces œuvres ayant considérablement marqué leur siècle.

« Je reçois aujourd’hui quelques personnes, entre autres Mme Sand. De plus, Liszt jouera et Nourrit chantera… »
(Frédéric Chopin à Joseph Brzowski, à Paris, décembre 1839 dans Correspondance de Frédéric Chopin, vol. 2, lettre n°228).
George Sand a rencontré Frédéric Chopin en 1836 à Paris, par l’intermédiaire en particulier d’un ami commun, Franz Liszt, au cours de soirées mondaines et artistiques, chez les uns ou les autres, au sein d’un microcosme artistique où leur rencontre était finalement inéluctable…
Elle a alors 32 ans ; elle est une artiste particulièrement reconnue, publiée depuis quatre ans dans un milieu où peu de femmes arrivent à se distinguer. George Sand vient de gagner un long procès en séparation qu’elle avait engagé contre son mari, monsieur Dudevant, sous la tutelle duquel elle se trouvait comme la juridiction maritale le définissait. Leur séparation de corps et de biens est prononcée : la romancière retrouve la possibilité d’occuper sa demeure de Nohant sans son mari ainsi que la gestion de ses revenus ; elle a aussi obtenu la garde et l’entretien financier de ses deux enfants.
Frédéric Chopin a alors 26 ans ; il est reconnu, depuis son arrivée à Paris en 1831, comme l’un des compositeurs incontournables de cette période, fort d’un talent inclassable. Quittant Varsovie pour espérer gagner une reconnaissance à la hauteur de son génie au sein des capitales culturelles européennes, Chopin est un des représentants les plus emblématiques de la Pologne. Ce pays, qu’il ne reverra jamais, avait été démantelé au profit de la Russie, de l’Autriche et de la Prusse, dans la reconstruction de l’Europe après la chute de l’Empire napoléonien. Chopin et sa musique symbolisent en dehors d’un territoire alors réduit à une peau de chagrin, la culture et la nation polonaises.

« Je commence à croire qu’il y a des anges déguisés en hommes… »
(George Sand à Eugène Delacroix, à Paris, septembre 1838 dans Correspondance de George Sand, tome 4, lettre n°1785)
A ce moment-là de leur vie, la romancière comme le compositeur étaient sentimentalement fragilisés par des déceptions… Séduite par le talent, la fragilité, le destin d’exilé de cet homme hors du commun, George Sand fit entrer Frédéric Chopin dans sa vie au tout début de l’été 1838. Eugène Delacroix exécuta au tout début de leur relation, un tableau magnifique mettant en scène les deux amants : dans un clair-obscur intimiste, le musicien est au premier plan, assis au piano, la romancière est en retrait, debout, exécutant un travail à l’aiguille.
A l’automne, George Sand s’inquiéta d’une destination au sud de l’Europe, motivée par diverses raisons : une envie de soleil et d’exotisme, l’idée aussi de fuir les « quand dira-t-on » parisiens autour du nouveau couple… Sur les conseils d’une amie, elle choisit un site qui n’était pas encore un lieu de villégiature à la mode : l’île de Majorque, dans l’archipel des Baléares. George Sand, Frédéric Chopin, Maurice et Solange s’installèrent sur l’île, à Palma, puis à Valldemosa, durant trois mois et demi, de novembre 1838 à la mi-février 1839. Ils furent finalement forcés d’écourter ce séjour, en particulier à cause de la mauvaise santé de Chopin. La beauté des paysages, l’exotisme de la végétation, le calme du monastère dans lequel George Sand avait trouvé des logements, ne suffirent pas à faire de ce séjour un souvenir heureux… Les difficultés à se loger, la pluie, le froid, la suspicion des populations locales à leur égard et les souffrances physiques du musicien, laissèrent aux voyageurs un goût amer.
Afin que Chopin puisse se refaire une santé, George Sand organisa une grosse halte à Marseille : ils y restèrent finalement trois mois, et en profitèrent pour réaliser une petite escapade à Gênes, en Italie. Remontant tranquillement, par étapes, la moitié sud de la France, la famille recomposée gagna alors Nohant, en Berry, aux premiers jours du mois de juin 1839, où ils s’établirent jusqu’à la mi-octobre.

« Enfin sur place après une semaine de voyage. Nous nous sentons tous parfaitement bien. Belle campagne : alouettes, rossignols… »
(Frédéric Chopin à Albert Grzymala, à Nohant, le 2 juin 1839 dans Correspondance de Frédéric Chopin, vol. 2, lettre n°319).
C’est à partir de ce moment-là que le couple et les enfants de la romancière, prirent l’habitude de séjourner à Nohant chaque été. Durant sept longs étés _des mois de mai-juin aux mois d’octobre-novembre_, de 1839 à 1846, à l’exception de l’été 1840, Frédéric Chopin s’installa à Nohant. Depuis Paris, entre quarante et trente heures de diligence étaient alors encore nécessaires, le voyage s’effectuant de nuit au départ de la capitale. En 1843, le chemin de fer relia Paris à Orléans, ce qui écourtait nettement le voyage et évitait le trajet de nuit.
Cette période représente pour le musicien un temps de vie qui n’est pas du tout négligeable ; peu d’endroits en Europe ont accueilli Chopin autant de temps. Le site de Nohant est resté quasi inchangé depuis cette époque : la campagne environnante, le jardin et les cours cernant la maison de George Sand, la maison elle-même, permettent d’asseoir concrètement la présence du compositeur. Peu de sites connus de Chopin connaissent ce privilège !
La correspondance respective des deux amants (Correspondance de George Sand, textes réunis, classés et annotés par Georges Lubin, Paris, Garnier frères, 25 vol., 1969-1991 ; Correspondance de Frédéric Chopin, recueillie, révisée, annotée et traduite par Bronislas Edouard Sydow, en collaboration avec Suzanne et Denise Chainaye, 3 vol., Richard Masse, 1981) permet de bien cerner dans quelles conditions ils ont vécu. L’isolement du site _Nohant était alors particulièrement enclavé_ et le calme qui en découlait, offrait aux deux artistes un rythme de vie régulier, propice au repos et au travail. A Paris, au contraire, entraînés dans le tourbillon de leurs obligations professionnelles ou mondaines, ils n’avaient guère le temps d’écrire ou de composer.
George Sand à Nohant, écrivit une partie importante de son œuvre. Elle rédigea plusieurs romans, certains occupant une place décisive dans la profusion de sa production littéraire ; avec Consuelo et La Comtesse de Rudolstatd, elle livre sa vision de l’art et de l’artiste ; avec Le Péché de Monsieur Antoine et Le Meunier d’Angibault, elle propose un idéal de société socialisant et communautaire ; avec La Mare au diable _dédié à Chopin_, elle présente un monde rural peuplé de paysans dont l’honnêteté de cœur est bien plus grande que celle du bourgeois…
De son côté Frédéric Chopin, disposait à Nohant du temps et de la disponibilité intellectuelle dont il était particulièrement privé à Paris ; il travailla, dans des conditions matérielles particulièrement confortables, à l’écriture d’une quarantaine de compositions (27 numéros d’opus, quelques-uns posthume) dont la majorité d’entre elles compte parmi les chefs d’œuvres du musicien.
La liste des œuvres composées à Nohant est établie depuis longtemps : elle comporte en particulier les deuxième et troisième Sonates, les cinquième et sixième Polonaises, la Polonaise fantaisie, les troisième et quatrième Ballades, une tarentelle, une barcarolle, sept nocturnes, trois valses, quinze mazurkas… Ce travail de composition devait être abouti car les partitions étaient négociées avec les différents éditeurs européens du maestro avant son retour à Paris. Ce travail nécessitait absolument la présence à Nohant d’un piano strictement réservé au musicien, que la prestigieuse manufacture de pianos Pleyel lui prêtait. La mise à disposition de ces instruments demandait à chaque aller et retour du couple entre Paris et le Berry, une logistique précise et bien organisée.

« Ici, vous seriez comme au fond d’un désert. Vous aurez des appartements sonores, vastes, un bon air, un piano, un bon Chopin et des cœurs pour vous chérir… »
(George Sand à Pauline Viardot, à Nohant, le 22 juin 1841 dans Correspondance de George Sand, tome 5, lettre n°2251).
Leur régularité de vie en Berry fut, toutefois souvent rompue par la présence d’amis berrichons que George Sand était toujours si heureuse de retrouver, et d’amis parisiens que Chopin était aussi heureux d’accueillir que la maîtresse des lieux.
On connaît sur ces années-là, quatre séjours à la toute jeune mais si célèbre Pauline Viardot, chanteuse lyrique donnant alors récital sur récital aux quatre coins de l’Europe, retrouvant souvent Nohant comme un point de chute entre deux capitales. George Sand reçut également, à trois reprises, Eugène Delacroix, avec lequel elle entretenait depuis ses débuts en littérature une belle amitié, et pour lequel Frédéric Chopin avait une forte estime. Enfin, George Sand accueillit chez elle à Nohant des amis polonais du musicien et surtout la sœur aînée de ce dernier, Louise Chopin, qu’il n’avait pas revue depuis son départ de Varsovie en 1830 : cette présence fut pour lui un moment de pur bonheur.

«… nous faisons, Chopin et moi, de grandes promenades, lui monté sur un âne et moi sur mes jambes… Nous avons été hier à Montgivray… ».
(Lettre de George Sand à Maurice, à Nohant, le 6 juin 1843 dans Correspondance de George Sand, tome 6, lettre n°2664).
A plusieurs reprises, le couple, seul ou accompagné des enfants de George Sand et d’amis, firent plusieurs escapades dans les environs de Nohant.
Dans un périmètre assez restreint autour de ce village, au cœur de cette Vallée Noire que George Sand a tant arpenté et si bien définie et décrite, on sait qu’ils se sont rendus régulièrement, à pied, à dos d’âne, de cheval ou en voiture, sur quelques sites adorés de la romancière, qu’elle aimait faire découvrir à ceux qui séjournaient chez elle. Ils sont allés à Corlay, lieu-dit culminant la vallée de l’Indre ; à Sarzay où un château féodal très bien conservé marque magnifiquement le paysage et au moulin d’Angibault juste à côté, où la rivière de la Vauvre s’écoule paisiblement ; au château d’Ars où vivait le bon docteur Papet, familier de Nohant, ami de jeunesse de George Sand que Chopin appréciait tant ; à Montgivray bien sûr, village voisin de Nohant, où Hippolyte Chatiron, le demi-frère si pittoresque de George Sand était établi ; au bord de l’Indre aussi, dont l’accès se fait si facilement depuis la maison et le bord de la route.

Sur un périmètre plus large, pour des excursions plus longues, organisées parfois sur plusieurs journées, ils sont allés à Boussac, au nord du département de la Creuse, où Pierre Leroux, reçu à Nohant à ce moment-là, théoricien du « socialisme » dont George Sand rêve pour la France, avait établi une communauté de travail et de vie autour d’une imprimerie. A proximité, se trouvent les pierres jaumâtres, curiosité géologique alimentant bien des questionnements quant à leur origine ; elles furent également une raison valable d’aller jusque-là. On sait enfin que Chopin a fait partie d’une expédition _ une fois seulement_ qui emmena George Sand, ses enfants et des amis (elle s’y rendit à plusieurs reprises) sur les rives de la Creuse, rivière traversant l’ouest du département de l’Indre au sein d’une vallée encaissée où les ruines du château de Crozant, au cœur d’un paysage grandiose, attiraient depuis longtemps tous les amateurs, peintres y compris, de pittoresque.

« … quand il est mélancolique il se rejette sur son piano et compose de belles pages… »
(George Sand à Charlotte Marliani, à Nohant, le 24 juillet 1839 dans Correspondance de George Sand, tome 4, lettre n°1906)
Malgré la présence bienfaisante de leurs amis, malgré des promenades distrayantes, malgré le confort matériel dont il bénéficiait dans la grande maison de George Sand, Frédéric Chopin n’était pas forcément toujours heureux à Nohant. L’isolement du site, le rythme de vie, calme et reposant mais finalement monotone, a souvent été propice à l’ennui pour le musicien. George Sand évoqua dès leur premier séjour le fait que Chopin s’ennuyait… Ce sentiment fut récurent durant les sept longs étés passés en Berry. L’ennui fut vite propice à la mélancolie. Entouré, mais finalement isolé car loin de sa famille, loin d’un pays soumis aux puissances russes et autrichiennes, conscient qu’il ne retournera jamais en Pologne, Frédéric Chopin ressenti à Nohant, plus que n’importe où ailleurs, le poids de l’exil.
Dans de longues lettres écrites à sa mère et à ses sœurs, il livre souvent des états d’âme douloureux. S’offrant au moment de leur rédaction des têtes à têtes avec ceux qu’il ne reverra jamais, Chopin exprime dans ces lettres emplies d’une émotion palpable, à quel point ceux qui lui sont le plus chers, lui manquent…
Cette nostalgie, cette absence durement ressentie, ont nourri son œuvre ; les musiques écrites par le compositeur polonais à Nohant, expriment en particulier cette Pologne meurtrie, cette Pologne qu’il a perdue et la nostalgie qui en découle.
A la mi-novembre 1846, Frédéric Chopin quitta Nohant pour Paris sans George Sand retenue sur ces terres pour plusieurs raisons. Il ne revint jamais en Berry. Le couple se sépara brutalement au début de l’été 1847. Cette séparation fut douloureuse et laissa un goût d’amertume à l’un comme à l’autre, nourrissant jusqu’à nos jours des commentaires infinis... Elle est causée, essentiellement, par les terribles dissensions qui opposèrent alors George Sand à sa fille Solange et au mari de cette dernière. Mal informé, mis de côté dans les décisions importantes que George Sand dut prendre rapidement au moment du mariage de Solange, Frédéric Chopin fit les frais de cette rupture entre la mère et la fille. Cette période fut une des plus douloureuses de la vie de la romancière.

Les souvenirs concrets de la présence de Chopin dans la maison de George Sand sont dérisoires… Après que le musicien fut sorti de sa vie, la chambre de ce dernier évolua lentement et finit par être totalement modifiée. Nohant est visible aujourd’hui tel que George Sand l’a voulu : elle vécut trente ans de plus que Chopin et apporta à la maison de son enfance des modifications justifiées par toutes sortes de raisons. Nohant n’est pas un musée, c’est un cadre de vie qui raconte une histoire, celle d’une femme dont la vie ne s’est pas figée en 1847, loin de là…

Toutefois, malgré l’absence de stigmates permettant de rendre visible à Nohant cette si belle présence, les témoignages écrits de ceux qui ont vécu auprès de lui la rendent presque palpable... George Sand, les amis reçus en Berry et le musicien lui-même ont laissé dans leurs écrits respectifs assez de détails pour nous permettre de saisir sa présence dans les murs de la grande demeure berrichonne ou dans les allées du jardin. Des détails écrits sur l’instant, spontanément, parfois si précis qu’ils nous donnent à voir Chopin dans ce cadre de vie que George Sand a su lui offrir, avec le souci du plus grand confort matériel et moral possible, le temps de sept longs étés. A la lecture de certaines lettres, des fenêtres s’ouvrent devant nos yeux sur leur quotidien, des images se forment dans nos pensées et nous donnent à voir, étonnamment, le Nohant que Chopin a connu, modifié ensuite par George Sand.

Cette présence s’ancre à Nohant aussi, bien sûr, surtout, par le biais de cette musique qu’il s’appliqua à écrire au sein du « cocon » voulu pour lui par la romancière. Cette musique jouée par des interprètes issus de tous les horizons depuis 150 ans, est plus vivante que jamais. Les compositions écrites par Chopin à Nohant révèlent une gamme d’émotions incroyable ; cette musique si intimiste est celle d’un homme blessé, fragilisé par un destin que ni George Sand ni quiconque, n’avaient les moyens de modifier. Chopin a livré à son piano, à ce moment-là et à cet endroit-là précisément, des sentiments personnels douloureux, ses bleus à l’âme, ses colères, ses espoirs, ses petites madeleines de Proust, car il les ressentait en particulier à Nohant dans une forme de solitude à laquelle personne ne pouvait le soustraire. Ces sentiments n’ont ni frontière ni temporalité. La musique de Chopin écrite à Nohant porte en elle une forme d’universalité, c’est pour cela peut-être que l’écho de son œuvre est si grand, si intense et si touchant, si moderne aussi.

Depuis plus de 50 ans déjà, le Festival Chopin convie les plus grands interprètes du moment à venir jouer Chopin à l’endroit-même où ses œuvres furent composées.
Durant les mois de juin et de juillet, en plusieurs sites du domaine de George Sand, au sein d’un environnement resté quasi inchangé depuis l’époque où le couple y prenait ses quartiers d’été, la musique de Chopin résonne aux oreilles des mélomanes avertis venus parfois de loin pour l’écouter, ou bien des simples promeneurs surpris de l’entendre en cet endroit-là. Alors le temps s’arrête… Chopin est vivant à Nohant.

Vinciane Esslinger.
Rattachée au Centre des Monuments Nationaux, guide au château de Nohant chez George Sand.
Historienne de formation, spécialisée dans les les visites pour le jeune public et dans les visites spécifiques concernant la présence de Frédéric Chopin à Nohant.

Lien vers le Festival de Frédéric Chopin à Nohant, cliquez-ici

Lien vers Frédéric Chopin dans l'Histoire de ma Vie par George Sand, cliquez-ici  
 

Dessin préparatoire de Delacroix (musée du Louvre), pour le portrait (huile sur toile) réunissant les deux amants, George Sand et Frédéric Chopin.

 
Au tout début de leur liaison, George Sand et Frédéric Chopin posent dans l’atelier parisien d'Eugène Delacroix. Cette toile paraît avoir été exécutée en juillet 1838, Delacroix se faisant alors le complice d’une union naissante… Ceci est attesté par une lettre du peintre écrite à un ami le 5 septembre 1838, lui demandant de passer chez le facteur de pianos Pleyel afin de faire enlever « le piano que Mr Chopin y a fait porter il y a deux mois environ » (Correspondance de George Sand, tome 4, note de la lettre n°1785). Cette mention est la seule concernant l’exécution potentielle du tableau en question ; ni George Sand ni Chopin ne l’évoquent dans leur correspondance respective.

Considéré comme inachevé, le tableau resta en possession de Delacroix jusqu’à sa mort en 1863. Le grand peintre ne laissant pas de descendant, une vente aux enchères dispersa ses œuvres. La toile réunissant la romancière et le musicien fut acquise et après être passée entre plusieurs mains, elle fut coupée en deux parties, vraisemblablement pour être deux fois mieux vendue… Une main cupide sépara donc les deux amants.
A l’issue de leur acquisition auprès d’un collectionneur, elles entrèrent finalement dans les collections de deux musées : la partie George Sand est au musée Ordrupgaard à Copenhague (Danemark), la partie Chopin est au musée du Louvre.

En 2004, à l’occasion d’une exposition donnée par le Musée de la Vie Romantique à Paris pour le bicentenaire de la naissance de George Sand, les deux parties de la toile furent réunies.

Vinciane Esslinger
 

Frédéric Chopin, Eugène Delacroix et George Sand


Eugène Delacroix et George Sand se rencontrèrent à l’automne 1834 ; il compta parmi les premières amitiés artistiques de la romancière et fut une des plus longues et des plus fidèles. George Sand est alors publiée par la Revue des deux mondes dont le célèbre directeur est François Buloz. Ce dernier demande au peintre de portraiturer ses chroniqueurs. En novembre 1834, George Sand vient de rompre une énième fois une relation amoureuse intense mais finalement vouée à l’échec, avec Alfred de Musset, l’enfant terrible de la littérature française. Dans un geste désespéré_ mais ô combien romantique_, elle a coupé ses longs cheveux bruns pour les lui donner ! C’est à ce moment-là précisément qu’elle posa pour Delacroix. Ce portrait de George Sand où le peintre a su, si justement, traduire son désespoir, est largement passé à la postérité ; reproduit maintes et maintes fois par le biais de l’estampe, il a été acquis récemment par le Musée national Delacroix à Paris.
Ces temps de pose, furent pour George Sand propices à la confidence ; l’amitié l’unissant à Delacroix est née de ces moments d’intimité privilégiés. Elle ne faiblit jamais, même si Delacroix fut chagriné des conditions dans lesquelles George Sand et Chopin se séparèrent en 1847, le peintre et le musicien ayant l’un pour l’autre une formidable estime.
Très attachée à l’amitié que le peintre lui portrait, particulièrement admirative de ses talents de coloriste et du mouvement qu’il amena à ses tableaux à contre-courant du classicisme ambiant, George Sand a écrit dans Histoire de ma vie à quel point le peintre avait compté dans sa vie affective.
« Eugène Delacroix fut un de mes premiers amis dans le monde des artistes, et j’ai le bonheur de le compter toujours parmi mes vieux amis. Vieux… est le mot relatif à l’ancienneté des relations, et non à la personne. Delacroix n’a pas et n’aura pas de vieillesse. C’est un génie et un homme jeune. Bien que, par une contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le présent et raille l’avenir, bien qu’il se plaise à connaître, à sentir, à deviner, à chérir exclusivement les œuvres et souvent les idées du passé, il est, dans son art, l’innovateur et l’oseur par excellence. Pour moi, il est le premier maître de ce temps-ci, et, relativement à ceux du passé, il restera un des premiers dans l’histoire de la peinture… » (Histoire de ma vie, 5ème partie, chapitre 13).

Très vite, dans le cercle des amitiés parisiennes du couple Sand-Chopin, Delacroix trouva sa place. Les trois artistes se fréquentèrent beaucoup à Paris, échangeant inlassablement des opinions sur l’art, la peinture, la musique, la littérature et les connections possibles d’un domaine artistique à l’autre… 
Caricatures Sand.Chopin.Delacroix
Ce dessin (Collection Lovenjoul de l'Institut de France, Paris) fait à l'encre par George Sand est ce que le 19ème siècle appelle une "charge", c'est à dire une caricature (du latin caricare qui signifie charger). Une charge permet de souligner une caractéristique quelconque (morale ou physique) afin d'en rire : elle grossit le trait, le montre à la loupe. Ce dessin des trois visages croqués par la romancière, en quelques minutes très sûrement, met en avant les caractéristiques physiques des protagonistes : le nez et le menton de Chopin, son nez et son menton à elle, les épais sourcils du peintre... George Sand a souvent mis en avant la proéminence de son nez ! Chopin lui-même avait l'habitude de "charger" des types de personnages en les caricaturant au piano... Le 19ème siècle a cultivé l'art de la caricature, de la dérision et de l'auto-dérision sans ménager les susceptibilités des uns et des autres...
George Sand souhaitait voir le peintre les rejoindre à Nohant durant les longues périodes estivales. En 1842, Eugène Delacroix, que la peinture retenait beaucoup à Paris (George Sand la désigne souvent sous le terme de « maîtresse »…) et dont la santé n’était pas toujours bonne, accepta enfin les invitations de George Sand.
Elle lui manifesta son contentement et celui de Chopin en particulier, à l’idée de son arrivée en Berry, dans une lettre qui en dit long sur l’enthousiasme du musicien !
George Sand à Eugène Delacroix, à Nohant, le 28 mai 1842 : « Cher, nous vous attendons avec une impatience pleine de bonheur. Je crois que ce pauvre Mauricot (surnom donné à Maurice qui était alors un élève au sein de l’atelier de Delacroix) n’a jamais été si content de sa vie… Venez donc cher bon petit. Mon Chopinet (surnom donné à Chopin) est bien heureux et bien agité aussi de vous attendre. Il se demande ce qu’on fera pour vous amuser, où on ira se promener, ce qu’on vous fera manger, ce qu’il vous jouera sur son piano… » (Correspondance de George Sand, tome 5, lettre n°2460).
Delacroix arriva au tout début du mois de juin, pour repartir au tout début du mois de juillet. George Sand l’installa au rez-de-chaussée de sa grande maison, dans une belle chambre exposée plein sud, donnant sur les jardins, située en contre-bas de celle que Chopin occupait lui-même. Le peintre laissa quelques témoignages amusants de ce long séjour dans la calme campagne berrichonne (trop calme ?...), en écrivant à un ami qu’il renseigna assez précisément à propos de cette villégiature.
Le 7 juin, à son ami Pierret : « …le lieu est très agréable et les hôtes on ne peut plus aimables pour me plaire. Quand on n’est pas réuni pour dîner, déjeuner, jouer au billard ou se promener, on est dans sa chambre à se goberger sur son canapé. Par instant, il vous arrive par la fenêtre ouverte donnant sur le jardin, des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté ; cela se mêle au chant des rossignols et à l’odeur des roses. Tu vois que jusqu’à présent, je ne suis pas très à plaindre. »
Delacroix s’appliqua cet été-là à peindre, alors qu’il ne l’avait pas prévu, ce qui nécessita l’envoi de ses peintures depuis Paris ; il représenta des vues du jardin de George Sand et entreprit  d’exécuter une scène religieuse destinée à la petite église de Nohant. Il passa vraisemblablement du temps en compagnie de Chopin car dans une lettre adressée à George Sand quelques temps après son retour à Paris, le peintre  évoque avec nostalgie le temps qu’il a passé en leur compagnie et « mes têtes à têtes avec Chopin, où les retrouverai-je ?... Peut-être va-t-il travailler à présent que je ne l’interromps plus autant : je suis sûr qu’il a plusieurs fois négligé son travail pour me tenir compagnie… ».
Le 22 juin, Eugène Delacroix écrivait à son ami Pierret en soulignant le calme de l’endroit… : « Je mène une vie de couvent et des plus semblables à elle-même. Aucun évènement n’en varie le cours. Nous attendions Balzac qui n’est pas venu, et je n’en suis fâché. C’est un bavard qui eût rompu la nonchalance dans laquelle je me berce avec grand plaisir ; un peu de peinture à travers cela, le billard et la promenade, voilà plus qu’il n’en faut pour remplir les journées… dans ce pays, chacun reste chez soi et s’occupe de ses bœufs et de ses terres. On y deviendrait fossile en peu de temps. J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin que j’aime beaucoup et qui est un homme d’une distinction rare. C’est le plus vrai artiste que j’ai rencontré. Il est de ceux en petit nombre qu’on peut admirer et estimer… ».
L’été suivant, en 1843, alors que George Sand et Chopin sont installés à Nohant depuis un mois, la romancière invita Delacroix à les rejoindre dans une lettre écrite à la fin du mois de juin, qui ne manque pas d’arguments. « Cher ami,… vous savez bien que je pense à vous, que je vous aime, que je parle de vous avec aucuns qui vous aiment, et que j’attends avec impatience l’heure de liberté qui vous amènera parmi nous… On se réveille du premier engourdissement que donne l’air de la campagne, et on regarde à l’almanach pour compter les jours. Et l’on dit :  Ah ! ça, mais ! pourquoi ne vient-il pas bientôt ? Diable ! qu’il n’aille pas oublier que nous comptons sur lui. Pourvu qu’il ne se laisse pas débaucher par quelques intrigants ! Enfin on s’agite, on se tourmente et on vous écrit pour vous rappeler que vous êtes demandé à cor et à cri… Chopin y compte, Maurice y compte, et moi donc ! » (Correspondance de George Sand, tome 6, lettre n°2681).
Delacroix passa cet été-là la première quinzaine du mois de juillet à Nohant. Durant ce séjour plus bref que le précédent, il prit toutefois le temps d’exécuter  un tableau représentant un bouquet des fleurs du jardin de George Sand. Elle l’accrocha à un mur de sa chambre et écrivit au peintre, à l’automne, que « Mon beau vase peint par vous est encadré. Je ne l’ai pas déplacé malgré votre avis, parce que si je le mets au-dessus de moi, à l’endroit où je travaille, je suis forcée de me donner un torticolis pour le voir. Au lieu que là où il est, je le vois de mon lit en m’éveillant et de ma table en écrivant, et de partout. C’est mon point de mire. Il n’y a pas une fleurette, un détail qui ne me rappelle tout ce que nous disions pendant que vous étiez à votre chevalet. » (Correspondance de George Sand, tome 6, lettre n°2734).
Le peintre et la romancière avaient en commun l’amour des fleurs : ils aimaient les observer, tant pour leurs couleurs que leur architecture. Lui avait le talent de les peindre, elle de les décrire… Cette toile, intitulée Bouquet de fleurs dans un vase, fut conservée par la romancière jusqu’à la mort du peintre en 1863 ; c’est alors qu’elle la vendit comme bien d’autres œuvres qu’il lui avait données. Ce petit condensé des couleurs du jardin de Nohant pris sur le vif au mois de juillet 1843, est  exposé au Musée du Belvédère, à Vienne, en Autriche.
Avant de quitter Nohant pour la capitale, Delacroix confia à George Sand dont les talents en couture ne sont plus à démontrer, son grand béret de peintre afin qu’elle y apporte quelques retouches, comme la promesse qu’ils se reverraient forcément à l’automne à Paris…

Le dernier séjour de Delacroix à Nohant se fit durant l’été 1846 : il y séjourna  la dernière quinzaine du mois d’août. Au début du mois, il écrivit à George Sand à quel point il était impatient de les rejoindre : « … avant le 15 je reverrai Nohant qui est dans mon cœur et dans pensée comme un des rares endroits où tout me ravit, me calme et me console… ».
Chopin travailla durant cet été, à une sonate pour piano et violoncelle en collaboration avec un ami à lui, le violoncelliste Auguste Franchomme. Il confia à Delacroix, au moment de son retour sur la capitale, des manuscrits à remettre à Mr Franchomme. Le peintre s’en préoccupa et écrivit à George Sand le 12 septembre, le propos suivant : « …Chopin aura eu sans doute des nouvelles de Mr Franchomme… Je lui ai remis en mains propres le lendemain de mon arrivée le précieux dépôt dont j’étais chargé et pour lequel je redoutais les voleurs en route beaucoup plus que pour mes doublons… ».
Frédéric Chopin écrivit le 30 août 1846 à Auguste Franchomme, au moment où Eugène Delacroix quittait Nohant avec sa précieuse missive : « C’est le plus admirable artiste possible. J’ai passé des moments délicieux avec lui. Il adore Mozart, sait tous ses opéras par cœur… » (Correspondance de Frédéric Chopin, volume 3, lettre n°617).  
Eugène Delacroix ne revint pas à Nohant malgré les innombrables invitations réitérées par George Sand à venir l’y rejoindre jusqu’à la mort du peintre. Retenu à Paris par des commandes importantes qu’il se devait d’honorer, indisposé par une santé toujours plus défaillante, il s’excusa de ne pouvoir venir et en exprima souvent le regret, gardant en mémoire les souvenirs heureux des moments passés dans cette campagne où il sut trouver le repos et l’inspiration.
Après la rupture de George Sand et de Chopin, Delacroix comprit mal les motivations de la romancière à exclure le musicien de sa vie et, sans rompre des liens amicaux indéfectibles, il se rapprocha de Frédéric Chopin qu’il continua de fréquenter à Paris.

A Nohant, la présence simultanée de ces trois artistes, qui chacun dans leur domaine de prédilection  marquèrent considérablement l’histoire des arts du 19ème siècle, est un miracle. Ils se sont retrouvés au cœur d’une campagne où aucune mondanité, aucune personne indésirable, ne vint les distraire de leurs promenades, de leurs réflexions, de leurs discussions, de leurs tête-à-tête. Ce temps passé ensemble n’avait sûrement pas la même saveur à Paris où tant d’éléments étaient susceptibles de parasiter leur complicité. Chez George Sand, à Nohant, elle s’est faite plus forte que n’importe où ailleurs et s’est inscrite dans leur mémoire.

Vinciane Esslinger  
 

Par George Sand...


Chopin et Delacroix s'aiment, on peut dire tendrement.
Ils ont de grands rapports de caractère et les mêmes grandes qualités de coeur et d'esprit. Mais, en fait d'art, Delacroix comprend Chopirt et l'adore. Chopin ne comprend pas Delacroix. Il estime, chérit et respecte l'homme ; il déteste le peintre.
Delacroix plus tarie dans ses facultés apprécie la musique; il la sait et il la comprend; il a le goût sûr et exquis. il ne se lasse pas d'écouter Chopin ; il le savoure ; il le sait par coeur.
Cette adoration, Chopin l'accepté et il en est touché ; mais quand il regarde un tableau de son ami, il souffre et ne peut trouver un mot à lui dire. Il est musicien, rien que musicien. Sa pensée ne peut se traduire qu'en musique, il a infiniment d'esprit, de finesse et de malice; mais il ne peut rien comprendre à la peinture...

George Sand, extrait de Impressions et Souvenirs, page 80 de l'edition originale de 1873.
 
Caricature de Sand, Chopin
Dessin de Maurice Sand, Musée Chopin Varsovie, Pologne.
Dialogue de la caricature, la scéne se situe à Paris.
George Sand. : « allons donc Chop ! Il est six h et demie"
Maurice Sand. : « allons donc ! on est à table »
Solange Sand. : « c'te p'tite horreur ! y s’fait toujours attendre ! »
Frédéric Chopin. : « mé non, mé non, mé non »
 

Musée Frédéric Chopin à Varsovie, Pologne.


 

Une chambre pour Chopin

Chopin par Delacroix profile
Frédéric Chopin par Eugène Delacroix, Musée du Louvre.
A leur arrivée à Nohant au début du mois de juin 1839, George Sand offrit à Frédéric Chopin une pièce d’habitation particulièrement agréable.
Situé à l’étage de la grande maison de maître de la romancière, exposé au sud, cet espace n’avait pas pour vocation d’être une chambre, mais une vaste anti chambre, distribuant deux appartements contigus. Accessible directement par le corridor du premier étage, cette anti chambre répondait au volume de la salle à manger, située juste en-dessous, en rez-de-chaussée. Elle était grande d’environ 40 mètres carrés et comptait deux belles fenêtres ouvertes sur les jardins, la route des diligences et la campagne environnante. Elle fut attribuée à Chopin en fonction de deux critères essentiels : son exposition d’une part, car il était inenvisageable d’installer le musicien dans une chambre au nord alors qu’il occupait le lieu pendant six mois et que sa santé fragile venait d’être mise à rude épreuve lors du séjour à Majorque… ; son volume d’autre part, puisque le piano à queue (long de 2 mètres au minimum…) dont Chopin avait absolument besoin pour composer à Nohant, était placé dans la pièce.
D’un côté, au sud-est, la chambre de Chopin était attenante à une autre grande chambre occupée par George Sand elle-même, depuis la séparation de corps et de biens d’avec son époux en 1836 ; elle avait au sein de cette pièce grande d’environ 30 mètres carrés un espace consacré au travail d’écriture. De l’autre côté, au sud-ouest, la chambre de Chopin était contiguë à une chambre plus petite, dotée d’une seule fenêtre, offerte par la maîtresse de maison à ses invités de passage ; la sœur de Chopin et son époux l’occupèrent en août 1844 lors de leur séjour en Berry.
Plan de Nohant
Plan de Nohant vers 1840 (BnF).
Hippolyte Chatiron, le demi-frère de George Sand, présent à Nohant durant la période hivernale quand le couple était retenu à Paris, se chargea d’aménager cette chambre, selon les directives de sa sœur, afin de la rendre toujours plus confortable. La correspondance échangée avec George Sand qui le sollicitait énormément, nous renseigne sur quelques-uns de ces travaux qui devaient être terminés avant l’arrivée du couple en mai ou juin.
A l’automne 1841 (à l’issue du 2ème séjour de Chopin), Hippolyte s’occupa de faire mettre un parquet dans la chambre du musicien en remplacement d’un sol en carreaux de terre cuite, moins chaleureux et confortable qu’un sol en bois. Resté en place, ce parquet diffère des sols des chambres attenantes et donne à voir le volume de cette pièce disparue.
Au printemps 1844 (avant le 4ème séjour de Chopin), Hippolyte s’occupa de faire changer le papier peint de la chambre de Chopin selon les directives de George Sand, car une odeur de colle particulièrement nauséabonde indisposait le musicien. Ce papier avait été posé récemment, mais  l’artisan peintre qui s’était occupé de l’installer « avait collé le nouveau papier avec quelque chose qui sentait Montfaucon (lieu réservé à l’équarrissage à Paris…)» selon les propos de George Sand qui préfère refaire faire des travaux et « dépenser 25 francs de papier que de voir Chopin incommodé pendant six mois » (Correspondance de George Sand, tome 6, lettre n°2889).
Nous connaissons bien le papier peint qui ornait les murs de cette pièce avant que Chopin ne s’y installe : il date de la fin du 18° siècle et tapissait finalement les murs de cette anti-chambre devenue chambre pour Chopin, depuis l’enfance de George Sand. D’inspiration mythologiques, avec des dominantes de rouge et de bleu, il donne à voir dans des losanges, des pagodes et des animaux fantastiques… Combien de temps le musicien l’a-t-il connu avant que George Sand ne s’inquiète d’en changer ? Nous ne le savons pas ; les papiers peints de remplacement sont difficiles à déterminer…
On peut supposer (malgré l’absence de traces écrites) qu’ Hippolyte se chargea également de faire installer les portes capitonnées venant renforcer les portes d’accès à la chambre de Chopin, depuis le corridor. Seuls véritables « vestiges » de la présence du musicien chez George Sand, ces portes battantes sont constituées de deux toiles de coton cloutées sur un châssis de bois, à l’intérieur desquelles se trouve du crin de cheval. Cette installation devait permettre à la chambre de gagner en qualité acoustique, mais également d’assourdir les bruits susceptibles de parasiter la concentration du musicien au travail : on sait qu’il passa énormément de temps dans cette chambre, acculé à composer ce qu’à Paris il n’avait pas le temps de faire, ou bien rédigeant son courrier.
La chambre de Chopin donnait directement sur un couloir de passage et de distribution d’une petite dizaine d’autres chambres toujours occupées, par Maurice, par Solange et les nombreux invités de passage de la maîtresse des lieux. En contre-bas de cette chambre, qui se trouve en haut de l’escalier dont la cage produit une résonance formidable, se trouvent le vestibule (accès principal à la maison depuis la cour d’honneur) et la cuisine…
L’activité domestique chez George Sand étant intense, la maison étant particulièrement occupée par des tas de personnes, on devine que ce capitonnage était le bienvenu et empêchait  Chopin d’entendre trop fortement toutes sortes de bruits somme toute bien ordinaires (l’agitation en cuisine, des éclats de voix, des portes que l’on claque, les allées et venues des uns ou des autres, les cloches que l’on sonne pour alerter les domestiques, le claquement des sabots de bois de ces dernières sur les carreaux de terre cuite etc…), mais gênants…
Portes cap
Nohant, les portes capitonnées de l'ancienne chambre de Frédéric Chopin.
 
A la lecture des lettres du musicien ainsi qu’à la présence _discrète…_ de quelques éléments matériels encore présents, on devine l’aménagement mobilier de sa chambre. Une cheminée de marbre (comme dans toutes les autres chambres de la maison) se trouvait bien sûr dans la chambre de Chopin ; elle fut supprimée au moment des transformations que George Sand fit opérer dans cette pièce longtemps après. Il est crédible de penser que le piano était alors installé à l’opposé de la cheminée ; à côté du piano, une petite table permettait au maître de passer de la partition au clavier. Grâce à la présence d’un crochet au plafond auquel un ciel de lit était accroché (on ne dort pas sans ciel de lit ou baldaquin au 19ème siècle), on devine que le lit était au centre de la pièce, adossé au mur du couloir. Chopin évoque la présence d’un bureau sur lequel il écrivait ses longues lettres à sa famille restée à Varsovie, ainsi que d’un sofa.
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Frédéric Chopin, à Nohant, écrivit le 16 juillet 1845, la lettre suivante à sa sœur Louise, à Varsovie, qui avait été présente à Nohant durant l’été 1844, accompagnée de son époux prénommé Calassante. Le couple occupait alors la petite chambre voisine de celle du musicien (Correspondance de Frédéric Chopin, volume 3, n°587). « Au milieu de la chambre, il y a le bureau sur lequel je vous écris. Dessus, j’ai mis à gauche quelques-uns de mes manuscrits… ; à droite, Chérubini, et devant moi, dans son écrin, la montre à répétition que vous m’avez donnée…, des roses, des œillets et aussi une plume et un morceau de cire à cacheter laissé par Calassante. Je suis toujours d’un pied chez vous et de l’autre dans la chambre voisine où la maîtresse de maison travaille… ».
Toujours dans une lettre écrite à sa sœur le 1er août 1845 (n°589), Chopin a les propos suivants : « … je passe des journées et des soirées entières dans ma chambre. Il faut cependant que je termine certains manuscrits avant de rentrer car il m’est impossible de composer pendant l’hiver… On entend passer les diligences de l’autre côté du jardin. L’une d’elle ne s’arrêtera donc pas pour vous laisser descendre ?... ».
George Sand mit un terme à neuf années de relation avec Frédéric Chopin en juillet 1847. Cette rupture brutale mit également un terme à l’occupation de la chambre du compositeur. Personne d’autre que lui n’occupa cet espace autant de temps, ni avant sa présence à Nohant, ni après…
Jusqu’en 1852, les sources manquent pour bien comprendre comment la pièce évolua juste après leur séparation. Ce qui est certain c’est que George Sand renonça rapidement à la fonction de cette pièce ; vraisemblablement, elle ne fut plus la chambre de personne. Une raison majeure peut l’expliquer : George Sand n’a plus personne à Nohant pour l’occuper ! Rapidement, elle fit de cette immense pièce une salle de travail, y rassemblant les multiples et abondantes ressources intellectuelles, permettant ainsi leur exploitation collective ou individuelle, par les différentes personnes composant son entourage. Cette pièce fut désignée, à la lecture des lettres de George Sand et de ses Agendas, par le terme de « bibliothèque ».  Plus tard, en 1861 (cf l’Agenda de cette année-là), la romancière repensa totalement la pièce et la transforma en deux espaces toujours dévolus au travail, en la cloisonnant en deux volumes distincts. Un premier volume baptisé alors « cabinet de travail » fut attribué de manière privative à George Sand et un deuxième volume dénommé « bibliothèque » continuait d’être investi par chacun des occupants de la maison, devenant ainsi salle de lecture.
La cheminée de l’ancienne chambre disparut vraisemblablement à ce moment-là, mais George Sand avait, entre temps, fait installer un système de chauffage central, et une bouche de chaleur permettait de chauffer l’endroit.
La chambre occupée par Chopin au sein de laquelle il composa une très grande partie de son œuvre, n’existe donc plus à Nohant ; elle ne fut toutefois pas détruite de manière de manière subite et irréfléchie par George Sand, mais évolua sur une grosse dizaine d’années, en fonction de ses besoins, de son entourage et de sa manière de vivre.

Vinciane Esslinger
Cabinet-de-travail-de-George-Sand
Le cabinet de travail
Bureau-darchives-Nohant2
La bibliothèque
 

Ce Chopin est un ange...


Ce Chopin est un ange, par Juliette Greco, édition musique Arion, piano Jean Martin.


Dans cette vidéo, nous apercevons Frédéric Chopin dessin signé George Sand, l’ange peint au plafond de la salle de bain de Nohant par Louis-Eugène Lambert, le salon, et la porte capitonnée de l’ancienne chambre de Frédéric Chopin à Nohant. A Majorque, le piano de Frédéric Chopin, la vue de la cellule de Valldemossa. George Sand par Nadar.
 

Galerie de dessins représentants Frédéric Chopin

 

Frédéric Chopin par George Sand


Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments et d’émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la langue de l’infini; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu’un enfant pourrait jouer, des poèmes d’une élévation immense, des drames d’une énergie sans égale. Il n’a jamais eu besoin des grands moyens matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni saxophones ni ophicléides pour remplir l’âme de terreur; ni orgues d’église, ni voix humaine pour la remplir de foi et d’enthousiasme. Il n’a pas été connu et il ne l’est pas encore de la foule. Il faut de grands progrès dans le goût et l’intelligence de l’art pour que ses œuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l’on orchestrera sa musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui des plus grands maîtres qu’il s’était assimilés, a gardé une individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore lui-même, c’est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur, parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la plénitude de la vie.< br />
Chopin sentait sa puissance et sa faiblesse. Sa faiblesse était dans l’excès même de cette puissance qu’il ne pouvait régler. Il ne pouvait pas faire comme Mozart (au reste Mozart seul a pu le faire), un chef-d’œuvre avec une teinte plate. Sa musique était pleine de nuances et d’imprévu. Quelquefois, rarement, elle était bizarre, mystérieuse et tourmentée. Quoiqu’il eût horreur de ce que l’on ne comprend pas, ses émotions excessives l’emportaient à son insu dans des régions connues de lui seul.

George Sand, extrait de l'Histoire de ma vie
 

Frédéric Chopin, la valse Opus 64 no. 1

Valse OP 64 page 1. F.Chopin
La valse opus 64 no. 1 (BnF).
Valse OP 64 page 2. F.CHopin
La partition écrite par Frédéric Chopin (BnF).
La valse minute en ré bémol majeur, op. 64 no. 1 : cette valse, appelée « Minute », tire son nom de sa courte durée, moins de deux minutes.
On l'appelle aussi « Valse du petit chien ». D'après des sources, Chopin était dans un salon où se trouvait un chien qui tournait en rond pour attraper sa queue. Alors, Chopin se mit à improviser une mélodie, qu'il modifiera plus tard pour devenir la Valse du petit chien.
 
 
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